La musique et la mort

Nous avions réussi à remplir nos paniers, l’hiver toujours à nos portes, nous attendions avec le plus grand calme que le vent nous transporte.

Dans le mien j’ai mis ; un grand sapin de fête au boule translucide, un baiser sur ta bouche aux lèvres de rosé, un grand lapin blanc, Alice pour le manger, le chemin qui serpente loin dans la forêt, ta robe que j’aperçois quand tu disparais, les cris que je t’envoie, le vent qui me répond. Mon ventre qui se sert à tes yeux déjà loin.

Puis vient la nuit, si les étoiles s’efforcent à faire un pont entre nous, elles ne sont que le miroir dans lequel, nous tentons de retrouver ce reflet qui hante notre mémoire.

Un vieil homme un jour m’a dit ; la musique meurt avec nous, il faut en profiter maintenant et toujours jusqu’au dernier jour, car après, le silence nous envahit. Je me suis toujours demandé comment il pouvait bien le savoir puisqu’il était encore vivant. Comment d’ailleurs pouvons-nous être sur de ce que raconte bible et coran. Cet homme disait « La mort est le silence », les autres nous affirment qu’elle est perpétuellement sons de harpes et cantiques. Avons-nous le choix ? Si oui je désire pouvoir choisir ma radio et, tant qu’à être de toute éternité accompagné d’un orchestre, j’aimerai leur proposer ma propre musique. J’aurai le temps d’apprendre à composer.

Je crois que ce vieillard avait raison. Il y aura du silence, beaucoup de silence dans la nuit profonde. Le sommeil se fera sans aucun succès de réveil. Mozart, Chopin, Ravel, il est plus que temps d’avoir de l’intérêt, pour vos œuvres.

Dans mon panier j’ai ajouté la neuvième symphonie, le boléro et le concerto en ré majeur pour violon de Monsieur Tchaïkovski avec tout un orchestre. J’espère que la route sera longue, très longue.

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Jean sans rêve

Je passe sur les images, elles sont en accélérées ou bien aux ralenties, peu importe, elles ne sont pas, car elles ne sont plus, elles ne sont que l’ombre de la mémoire de quelqu’un qui aurait vu l’image. Peuvent-elles venir me servir, peuvent-elles être le support de mon imagination. Puis-je les glisser dans mon rêve ? Les transformer et jouir des couleurs qu’elles portent ? Toutes les questions se posent concernant les images d’un passé souvent trop vite passées.

Jean sans rêve faisait une bien triste figure.
Il avait faim des femmes qu’il voyait traverser, et la rue et sa vie.
Jean sans rêve tu te tortures.
L’imagination t’a quittée, ton regard se brouille quand elles rient
Parfois, j’observe le chien du vieux François, son chien dort, mais
Il s’agite dans son sommeil, il souffle fort
Je sais qu’il rêve, jean sans rêve. Les chiens te surpassent.
Où veux-tu que je coure, que veux-tu que je fasse ?
Dans un rêve on n’a jamais tort,
Jean sans rêve ne rêve pas, il écoute la nuit, toute la nuit.

Voler au-dessus des mots, les voir se napper d’une brume blanche et puis, ne plus les entendre. Enfin, avoir les yeux ouverts. Notre dernier sursaut d’intelligence sera peut-être de ne plus en avoir. Pour préserver la nature, il faut y retourner le plus simplement du monde.

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Ciel

Sur le chemin naguère couvert de bitume, il n’en restait plus que quelques traces de-ci de-là. Violette marchait le nez au sol pour ne pas butter sur les pierres tombées de la colline surplombante. Il faisait lourd, le ciel pommelé formait un couvercle sous lequel tous les êtres vivants étouffaient. Les nuages étaient couleur de muraille, il fallait qu’un orage éclate.

Quand le premier éclair apparut ; Violette était encore à près d’une heure de marche de la ferme des Groppi, jamais elle n’y parviendrait sans être mouillée comme une soupe. Quand elle aperçut la cabane des bucherons en contrebas, elle sauta vivement et se mit à dévaler la pente alors que les premières gouttes de l’orage tant attendu commençaient à s’abattre.

Dans la cabane, la nuit semblait être tombée. Le temps pour Violette de s’accommoder à la pénombre, elle put voir la grande table faite de planches brutes, deux bancs, au fond de l’unique pièce un poële à bois dont l’odeur restait persistante quoiqu’il n’eût pas fonctionné depuis plusieurs mois.  C’est en faisant le tour de la table qu’elle le découvrit.

Il était allongé, à même le sol, la tête contre le poële et semblait dormir, en se penchant sur lui, elle se rendit compte qu’il ne respirait pas. Elle se dressa brutalement, son cœur battait fort, c’était la première fois qu’elle était en présence d’un mort, car son instinct ne la trompait pas, l’homme allongé là était mort. L’orage à présent frappait le toit de la cabane parsemant ce raffut de coups de tonnerre.

Violette s’assit en regardant l’homme, elle se rassurait peu à peu pensant qu’il n’était peut-être pas mort et qu’il allait se réveiller. Elle mit sa tête sur ses bras posés sur la table et resta longtemps à écouter l’orage gronder jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Quand elle se réveilla, l’orage avait cessé et la nuit était tombée, il faisait un noir absolu dans la cabane, Violette fouilla dans son sac afin d’y trouver un briquet pour faire un minimum de lumière. Quand elle alluma, elle dirigea la flamme vers l’homme étendu là tout à l’heure, il ne s’y trouvait plus.

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Chat

Chat blanc, chat noir, chat-tigre et tigresse, je parcours la terre pour échapper à l’ogresse, cette femme qui sous ses aspects onduleux et câlins vous fait regretter au bout de quelques jours de lui avoir pris la main. Ondine n’est pas pareille, elle se lève le matin comme une vague et se posant sur vos épaules elle vous parle des perles qu’elle observe au fond du miroir. Quand il est trois heures, il est tôt ou il est tard, on a le choix. Ondine confond le temps en fonction de la hauteur des marées, selon, de ses lèvres humides, elle vous parcourt le cou et s’agenouillant un peu plus loin, elle vous regarde fondre en larmes. L’eau ruisselle de partout, les feux chez nous se font de plus en plus rares. On s’éclaire à la force des étoiles, elles nous envoient des douches de lumière. Le théâtre d’ombres est toujours un spectacle avec lequel on peut composer même quand les rideaux sont un peu mouillés.
Le soir souvent, au bout d’une marée un peu trop forte en sel, nous regardons passer les grands oiseaux de mer, ils ont vu tant de naufrages, béni tant de noyés avec leurs grandes ailes blanches que l’on se demande pourquoi ils ne sont pas plus fatigués. Ces grands dompteurs de vent planent au-dessus de nos mornes vies, sans même poser un regard sur nos corps abattus.
Nous les regardons, confondant la beauté avec l’envie. Quel que soit le soleil, on ne peut l’habiter. Les étoiles sont trop loin, les oiseaux trop légers pour pouvoir s’y accrocher. Nous avons tous envie de grandeur, nous jalousons nos voisins pour un plus grand ceci ou un plus beau cela. Ils trouvent de leurs côtés que nous avons le plus beau chat. Le chat lui, il s’en fou, il regarde les oiseaux comme nous regardons un steak.

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Ma première foi

Ma première foi, la seule d’ailleurs, me vint dans l’enfance. Alors que je vivais dans un pays de gris, je trouvais sur ma route, ce chemin de l’école que tous les enfants parcourent, un halo de verdure perdu, seul. Il s’offrit à mon regard, c’était le seul arbre à des lieux à la ronde. Un univers à lui tout seul, un havre de paix pour mes yeux. Je suis resté longtemps à le contempler. Depuis, ma vie n’est pleine et réelle que lorsque je me trouve dans une forêt, dans une campagne verdoyante, là où je respire. Mon âme se trouve délivrée de toute emprise, j’y ressens une grande liberté et mon esprit vagabond peut à loisir courir à travers cet inépuisable vert d’arbres et de feuilles, ils chantent à chaque instant aidé par un souffle de vent qu’accompagne un chant d’oiseau. J’ai foi, c’est vrai en la nature, je l’ai connu durant les premiers jours de ma vie, et puis, je l’ai perdue et quand enfin je l’ai retrouvée, il y a eu ce mouvement dans mon âme, ce sentiment puissant, une poésie qui était là sans avoir trouvé les mots elle était simplement dessinée dans la nervure des feuilles peintes aux couleurs de l’été. Nous ne nous sommes jamais quittés.

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Mystère au musée

Edouard Manet , Nana, 1870, huile sur toile, Hambourg

Soudain, montant du bas du tableau apparut un filet de lumière bleue, il vint sur le bras de la femme, elle continua de boire l’eau du ruisseau, mais quand la lueur se posa sur ses yeux, je crus voir un geste de ses paupières, une gêne soudaine, un mouvement dans l’esprit de la toile. Une forme de vie s’amorçait là, sous mes yeux. Les autres spectateurs n’avaient pas bougé, la petite lumière continuait à monter lentement, elle abordait le décor, les arbres me semblèrent bouger sous l’effet de cette lumière. D’où venait-elle ? Était-ce l’écho d’un rayon de soleil ? Je ne sais pas. Sans en chercher la source, j’observais, je regardais monter ce petit trait bleu. Il s’arrêta soudain, voulut redescendre, ne parcourut que quelques centimètres, il fit mine d’aller vers la droite, puis vers la gauche, descendit encore et vint à nouveau agacer les paupières de la demoiselle qui cette fois, je le vis de mes propres yeux, leva la main pour chasser l’intrus. Son geste fut si rapide, si prompt qu’il me sembla l’avoir rêvé.
── Regarde maman !
Une petite fille à côté de moi montrait le tableau à sa mère qui le scrutait, elle semblait ne rien voir. Personne d’ailleurs, sur la dizaine de personnes présentes, n’avait vu quoi que ce soit. Moi, je restais figé. J’avais vu, j’étais persuadé du phénomène ; la femme sur la toile avait bougé.
Seuls témoins de la scène, une petite fille et moi, je regardais l’enfant, elle devait avoir six ans, nos regards se croisèrent et alors en une fraction de seconde, ces regards qui ne se connaissaient pas se dirent tant et tant de choses. Ils savaient, le peintre avait joué avec les dieux, il avait créé sur sa toile, non pas des figures, des paysages, des images, mais des vies et des gestes pour qui savaient les voir. Ce matin là, derrière mes lunettes de grand-père, j’avais gardé mes yeux d’enfant.
Je retourne souvent au musée, je m’arrête longtemps devant le tableau, la femme continue de boire l’eau claire du ruisseau, mais je n’ai plus jamais retrouvé la petite lumière bleue, celle qui donnait la vie, celle qui avec l’aide d’un regard d’enfant a redonné à ma pauvre âme un peu de ce mystère dont est enveloppée chacune de nos existences.

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Sur la feuille

Sur la feuille, la nervure, comme une veine filait vers l’horizon. C’était un fleuve, sur les bords duquel une foule énorme se pressait pour voir passer les plus beaux navires du monde.
Le quatre mats « Oubli » fit une forte impression, cent marins dans les matures saluaient la foule qui le leur rendait bien. Le vent doux poussait le navire comme dans un rêve, les femmes chantaient. Il y avait de la bière et les hommes étaient si heureux, un spectacle pareil ne se voyait pas tous les jours.
Assise sur le bord, regardant le navire ; Marie pleurait, bientôt, son homme franchirait l’horizon, il ne reviendrait pas avant le printemps prochain et l’automne était à deux pas. L’herbe jaunissait déjà et les matinées devenaient de plus en plus fraiches, les eaux manquaient de transparence.
Marie essuya ses larmes, elle distinguait mieux à présent les hommes saluant dans les matures, mais le navire était trop loin déjà pour qu’elle puisse voir celui pour lequel ses larmes avaient coulé. Elle pouvait encore lire, inscrit à l’arrière du bateau, son nom en lettres blanches « Oubli ».
Sur la feuille, la nervure, comme une veine filait vers l’horizon. Le vent se leva et, la détachant il la fit voleter, il la déposa sur l’eau du ruisseau qui courait loin là-bas vers l’horizon.

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Pluies sur les garrigues

Ce matin, le mistral n’étant pas de la fête, les nuages ont décidé d’arroser les garrigues. Hier, la mer, aujourd’hui un couvercle laissant juste passer le jour. Le grand jardin des garrigues se mouille et les lapins profitent de cette douche opportune. Toutes les bêtes se réjouissent sauf ma femme qui regrette de ne pas pouvoir se promener comme de coutume. Il en faut de l’eau, il en faut. Ce ne sont pas les trois larmes d’un dieu aux yeux secs qui vont nous permettre de remplir les gourdes avec lesquelles nous devrons faire le chemin jusqu’à l’année prochaine. Je répète que nous sommes le huit janvier et que nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir. Cette route que nous avons prise il y a vingt ans de cela, maintenant, elle se transforme en chemin de mulet, en sentier de randonnée, mais le parcourir n’a rien d’une promenade et tous les gens qu’on y rencontre n’ont rien de sympathique. Il n’en faudrait pas beaucoup qu’ils deviennent anthropophages, on doit apprendre à garer nos os.
J’ai respiré des millions de fois, jamais l’air n’a été si nauséabond, il nous faut de plus en plus apprendre à gérer la misère. L’homme doit se réinventer chaque jour, chaque nuit, chaque fois plus nombreux. Vivre ensemble et pourtant si séparés. Les uns sur les autres à en être écrasé. Les lois de la sagesse ne suffiront plus, il faut réinventer des liens, tresser les cordes qui nous tiendront liés les uns aux autres. D’autres images viendront peut-être, mais il n’est pas sûr que leur simple dimension parvienne à remplacer la trois d, cette reine des illusions. Ne sommes-nous pas en train de créer la drogue suprême, celle que nous recherchons depuis toujours. Chausser ses lunettes et se retrouver dans un paradis, le corps au milieu des poubelles, le cerveau dans un palace. Du virtuel, rien que du virtuel.
La vie n’est que sentiments, pour qu’un sentiment se détache il faut qu’il vive avec son contraire. Si tout était bleu ; voudrions-nous du bleu ?

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Ce jour là…

Ce jour-là, j’avais choisi le bleu. Il n’est homme, qui se jette une fois au moins dans une aventure surtout lorsqu’elle a la couleur de ses yeux.
Le bleu lui allait si bien, les volutes au ciel, les reflets sur le lac et puis cette aura qui la cernait de toute part.
Ce jour-là, j’ai oublié le bleu quand vinrent le rose de sa peau et les éclats du feu qui consuma mon être. Quand le feu d’artifice fusa ; quand ma tête explosa sous toutes les teintes issues de l’arc en ciel. Fusse le noir, fusse le blanc qui m’apporta la lumière ? Je ne sais, mais …
Ce jour-là, le destin avait choisi ses couleurs, elles se mélangèrent sur la palette lorsque la femme se découvrit nue et vint se glisser lentement près de mon corps frissonnant et perdu.

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Demain

J’avais de l’oubli plein ma calebasse, mais votre souvenir me hantait jour et nuit, il faisait bon en cette journée de décembre. Je retenais mon souffle et j’attendais que les trains s’arrêtent au passage des troupeaux venus du sud. Ils entraient dans la ville, tu t’endormais sur des herbes sèches apportées par le vent.
Ce vent qui, sur les garrigues m’apporte un peu de réconfort, il distribue les odeurs de thym et mon visage prend les teintes que le soleil lui apporte, mes paupières se ferment sur les reflets du Vidourle.
J’avais hâte de retrouver l’esprit des pierres, les chênes verts me regardaient passer. J’étais comme un train vide, bousculé par le vent. Toujours à suivre des rails que d’autres avaient posés pour moi. À quand les chemins, les croisements et les indécisions, les doutes et les passions. Ce matin, c’est levé le dernier jour de l’année, c’est une limite, une fin et un début aussi. Un temps qui aura fait son temps et qui laissera, je l’espère du temps pour le temps à venir. Il y a des soupirs dans les souvenirs, des froidures et des feux de bois, le futur toujours relégué dans les cases des « je n’y crois pas », la matinée s’illumine d’un soleil froid, nos cols relevés attendent un peu de chaleur pour s’abaisser, il fait calme dans nos ciels. Demain sera toujours l’hiver et pourtant, ma sœur m’a dit, « demain sera un autre jour, mais, il y aura le même soleil, autres jours ne sont que des mots, souvent des maux à venir. »
Quand sera-t-il vraiment demain ? Demain sera quand la course des lumières aura gagné sur les ombres. Le temps se sera creusé comme se creuse la main pour recueillir l’eau et qu’il fera bon s’y baigner. Le nouveau jour sera celui de la réponse.

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